A partir de la fin des années 50, les différentes capitales maghrébines, sous l’autorité de gouvernements indépendants et maîtres de leurs choix présentaient déjà le visage de médinas densifiées, ruralisées et sous-intégrées.
En un premier temps, l’approche des élites nationalistes ne diffère pas de celle des autorités coloniales qui associait l’inertie et les dysfonctionnements des villes maghrébines à l’arriération et au sous-développement. Et ce n’est que 20 ans plus tard qu’on commence à enregistrer un renversement de la problématique et de la méthodologie d’approche de la réalité urbaine des centres historiques à l’échelle du maghreb.
Depuis, l’intérêt pour l’analyse et le traitement de la médina et des villes traditionnelles, ne se relâche pas. Diagnostics d’experts ou d’universitaires relayés par les thérapies d’autorités publiques, d’associations d’ONG tentent d’enrayer le processus de dégradation qui frappe les médinas.
Ce n’est donc pas un hasard que le n°1 d’URBAMAG focalise son attention sur la place qu’occupent les médinas et les ksours maghrébins dans la recherche universitaire.
S’il devait y avoir un fil directeur à ce numéro des jeunes chercheur-e-s se penchant sur le sort des médinas et ksour, ce serait leur commune nostalgie d’un passé inéluctablement révolu et réduit, dans le meilleur des cas, à un décor de carte postale, si ce n’est à la dégradation et à la déchéance.
L’ensemble des problématiques soulevées se rejoignent dans la dénonciation des multiples formes et manifestations que prend le changement social et, par conséquent, urbanistique comme si l’on pouvait faire le présent avec l’antérieur.
Cet attachement à un univers naufragé, fait de relations familiales présumées plus chaleureuses, d’une vie communautaire plus protectrice, d’une économie plus ascétique, d’une culture plus intégratrice, reflète, sans nul doute, une modernisation toujours et continuellement mal vécue.
Dans cette optique, la formule-clé reste celle du « développement intégré » ou de l’intégration du patrimoine au développement. Sauvegarde d’un entre-deux qui signifie notre statut de pays en transition, jamais achevée, où le déficit de modernité ne peut être compensé que par les survivances de la tradition.
Ce souci apparaît à travers l’approche appliquée aux différents sites choisis par les chercheur-e-s pour étayer leur problématique. Que ce soit pour des motifs esthétiques, politiques, économiques ou encore démographique, que ce soit à propos de l’Algérie, du Maroc ou de la Tunisie, la quasi totalité des communications présentées appellent à une réinsertion des espaces déclassés dans un processus d’échanges et de confluences avec ceux de la ville moderne.
Ainsi, Necissa Yamina, évoquant les richesses de la Wilaya de Médéa, attire l’attention sur la nécessité d’intégrer la composante protection du patrimoine dans la planification du développement. En chercheure avisée, elle s’assigne l’objectif de proposer des « orientations » destinées à la mise en place d’un plan d’aménagement tenant compte de cette composante.
Même optique pour Eddy Michel qui, mettant en relief les atouts de la zone Diour Dbagh, ne comprend pas qu’en dépit de la multiplicité des intervenants et des opérateurs urbains, cette zone ne parvienne pas à connaître la mise en œuvre d’un projet de réhabilitation et de réaménagement. Il expose alors sa propre vision des choses qu’il aspire à extraire au monopole des professionnels de l’urbanisme pour la situer dans une perspective de « démocratie locale » fondée sur la collaboration entre institutions étatiques et populations concernées.
Aba Sadki, parlant des Ksour du Tafilalet, s’élève, lui, contre une réhabilitation qui équivaut à une folklorisation à usage touristique. Il oppose à cette démarche la vitalisation des ksour comme pôle d’activités économiques, sociales et culturelles pour les populations environnantes.
Imen Oueslati, comparant entre eux les différents plans d’aménagement de la ville de Tunis, pointe les conflits idéologiques qui opposent leurs concepteurs. L’articulation Médina/ville est assujettie soit à une conception « culturaliste » soit à une conception « progressiste ». Cependant, le constat général qui vaut aussi bien pour les uns que pour les autres est le fait d’appréhender la ville en dehors des vécus concrets et plutôt conformément à des modèles urbanistiques « utopiques ».
Le passage en revue des contributions à cette rencontre laisse apparaître, en deuxième lecture, que, de manière plus ou moins explicite, les auteur-e-s se livrent à une mise en cause des responsables aux différents niveaux de la hiérarchie allant de l’État aux aménageurs eux-mêmes.
Ce positionnement des chercheurs est loin d’être incongru car la définition d’une politique d’aménagement et de ses modes d’application dans le cas des médinas et ksours n’est pas aisée, même si elle est nécessaire et urgente. La complexité de leur milieu urbain exige des mesures qui doivent en effet être adaptées aux exigences nationales et mises en œuvre par des autorités qui n’ont pas tous ni la même sensibilité au problème, ni les mêmes moyens pour le résoudre.