La présente communication traite du recours à la médina comme référence pour la conception de nouvelles cités résidentielles à travers l’exemple du projet de la cité « Ibn Khaldoun », une cité créée au début des années soixante dix dans la banlieue Ouest de Tunis. Ce travail sur les images et les références dans la production de cette cité fait partie d’un travail plus large que j’ai effectué pour un mémoire de D.E.A. en urbanisme et aménagement à l'E.N.A.U. Cette recherche analyse puis confronte les représentations respectives des deux acteurs concepteurs et usagers de la cité « Ibn Khaldoun » et continue à travers la préparation d’une thèse portant sur le jeu des images et des idéologies dans la production de l’habitat par les promoteurs immobiliers à Tunis.
L’opérateur public S.N.I.T. a conçu la cité « Ibn Khaldoun » pour faire face à une forte demande en logement et surtout pour loger la population transférée depuis le gourbiville voisin « Djebel Lahmar » dans le cadre de la politique de dégourbification de la ville de Tunis. Parmi les choix urbanistiques et les objectifs d’aménagement qu’il s’était alors fixé la création d’une « nouvelle médina » c’est à dire un espace modèle réconciliant modernité et tradition qui pourra être reproduit en traversant les époques et en surmontant toutes les exigences de la croissance et du développement.

Cette communication tente d’expliquer comment le concepteur a réussi à relever le pari d’allier la modernité et la tradition pour l’aménagement de la cité et la conception de son habitat. Nous cherchons à répondre aux questions suivantes :
- Quel sont les éléments architecturaux et urbains que le concepteur puise dans la médina et comment réussi-t-il à les composer avec l’architecture d’entreprise et le modèle d’aménagement fonctionnaliste ?
- Quelle représentation se fait-il de la médina et quel est le contexte politique et social qui est à l’origine de ce choix du modèle de la médina pour la cité « Ibn Khaldoun » ?
L’habitat dans la cité est une solution de synthèse d’habitat intermédiaire entre le collectif et l’individuel, la maison à patio et la villa européenne, la standardisation et la personnalisation.
L’aménageur conçoit l’habitat selon l’architecture d’entreprise répétant le même prototype simple avec une architecture simple et austère refusant toute décoration inutile. Cependant pour éviter la monotonie corollaire de la standardisation des logements, il tolère la personnalisation de quelques éléments de façade : l’accès, le fer forgé des fenêtres, la protection solaire…
Ce prototype est un logement collectif sur 3 niveaux permettant une forte densité urbaine mais est en même temps individuel puisqu’il permet un accès indépendant pour chaque habitant.
Il est une ‘’version moderne’’ de la maison à patio qui présente un front continu sur rue. C’est un modèle évolutif qui « autorise l’extension des surfaces habitables par autoconstruction ».

Chaque habitation est faite selon une logique fonctionnaliste d’organisation fondée sur les oppositions stéréotypées parents/enfants, jour/nuit, propre/sale mais elle emprunte aussi au plan traditionnel de la maison à patio le principe de hiérarchisation public/privé avec une ‘skifa’’ à l’entrée et une organisation autour d’un patio. Dans un même plan l’habitat offre des espaces pouvant abriter des activités relevant d’un mode de vie moderne (salon, salle de bain, chambre d’enfant.) et d’autres témoignant d’un mode de vie ancré dans les traditions (patio).
Ensuite à l'échelle urbaine :
La cité est conçue selon le principe du zoning. Elle est fonctionnellement découpée:
PLAN DE MASSE DE LA CITE
1- La fonction de service : Les centres urbains « jouant le rôle de pôles d’attraction pour l’ensemble de la cité » et forment son ''cœur'' où sont concentrés les équipements.

2- La fonction d’habitat : Les centres de voisinage sont composés de logements standards avec une architecture plutôt austère qui n’autorise aucun gaspillage et qui permet une forte densité.
Ces logements sont organisés en un tissu cernant des places et des équipements (de commerces quotidiens) pour former "une unité de voisinage".
Ces "unités de voisinage" sont groupées (par 3 ou 4) autour d’un ensemble d’équipements socio-éducatifs (école, crèche.) pour former "un centre de voisinage" dont le rôle est « le développement des relations sociales au niveau du quartier ».
Plan d’une unité de voisinage
3- La fonction de loisir : c’est un parc existant de 8 ha d’olivier se trouvant à la périphérie de la cité.
4- La fonction de travail : La zone d’artisanat prévue dans le schéma directeur.
Toutefois, l’aménageur n’adopte pas la conception "fonctionnaliste" sans s’interroger. Nous le voyons à travers les aspects suivants :
- Rejet de la monotonie synonyme de l’architecture d’entreprise, proposition en alternative de plusieurs prototypes de logement et personnalisation de certains éléments architectoniques (les accès aux logements).
- Crainte de l’éclatement de l’espace et de la dissociation des fonctions et effort pour diminuer les distances habitat-travail et habitat-services en accordant de l’importance à la voirie (l’ossature de la cité) qui aura pour mission de relier les différents lieux de la cité.
- Assouplissement de la rigidité des programmes préétablis parce qu’il admet que les besoins de l’habitant quant à son logement et les attentes de la société en matière d’équipements et de services peuvent évoluer. Il autorise alors aux futurs habitants d’apporter des modifications à leurs logements et il accepte le changement de l’affectation d’un lot, si besoin y est.
Mais la réconciliation avec la tradition au sein d’une volonté d’innovation, l’aménageur la justifie par une certaine représentation qu’il se fait de la société ; une image de la société représentative de toutes les franges sociales, mélange d’individus et de groupes cohabitant avec des modes de vie modernes pour certains et des modes de vie ancrés dans les traditions pour d’autres. L’espace n’est in fine que l’image, la "réflexion" de son usager.
La cité quand elle est "modernité", répond à la volonté de l’Etat de mener le pays vers le progrès et le développement social et économique. Et quand elle est "tradition", ne fait qu’apporter une réponse spatiale à une demande sociale. Il suffit de voir le dessin des personnages futurs habitants que l’aménageur a intégrés dans les croquis de présentation du projet.
Cette intention de créer un espace en même temps moderne et traditionnel qui compose les deux modèles de la ville européenne et de la médina nous paraît à première vue impossible ou du moins de l’ordre de l’utopie culturaliste. Mais nous notons que la référence urbaine sur laquelle l’aménageur s’appuie, qui est la "Médina", ne contredit pas son raisonnement "fonctionnaliste". La "Médina" peut dans une certaine mesure quand elle est tissu découpé en quartiers d’habitations, quartiers ou rues de commerces, quartiers d’artisanat et quartier de culte et de culture - s’accorder avec la pensée fonctionnaliste.
De même l’aménageur conçoit la cité comme un système de lieux (fonctions) emboîtés. L’aménageur a pensé les espaces comme des cocons successifs enveloppant l’habitant. D’abord, l’habitat choisi garantit l’intimité des habitants, il permet de « garder une grande indépendance par rapport à leurs voisins ». Ensuite, l’unité de voisinage est délimitée par des cheminements piétonniers « gage de sécurité » pour constituer « un espace de transition entre le seuil de la maison et le trottoir de la ville ». Puis les centres de voisinages permettront « le développement des relations sociales au niveau du quartier. Enfin, les centres secondaires qui font fonction « d’éléments de liaison entre deux modes de vie qui aurait tendance à se tourner le dos ».
En tout cas, l’aménageur se représente la médina comme un exemple particulièrement réussi de "l’urbanité", pour ce qu’elle a montré par le passé comme potentialités en termes de lien social et d’interactions sociales. Il lui empruntera quelques éléments architecturaux - essentiellement des éléments de façade - pour les "greffer" sur l’espace "moderne". De même des parties de la "Médina" - des rues et des impasses - sont réutilisées dans la cité tel des boutures comme pour reproduire l’atmosphère et la convivialité du passé.
Cette représentation qu’il se fait de la médina et cette volonté de retrouver la vie sociale médinale dans la nouvelle cité sont très visibles à travers les croquis de l’aménageur où il représente le futur projet : ces croquis représentent des scènes de vie avec un traitement d’ombre et lumière et un degré d’iconicité qui nous rappellent très fortement les photos des ruelles dans les livres touristiques décrivant la vie des médinas.
Ainsi en utilisant une structure s’inspirant directement du modèle fonctionnaliste et en la revêtant tout simplement d’éléments de façade et de ruelles empruntés à la médina l’aménageur ‘’réussit’’ à allier la tradition et la modernité dans la conception de cette nouvelle cité, nouvelle médina.
En effet, l’espace de la cité est, dans la représentation de l’aménageur, un dépassement de contradictions (tradition-modernité, zoning -réduire les distances entre les fonctions, standardisation - personnalisation des logements, espace urbain - espace minéral…). Les rhétoriques des images et du langage le lui permettent. « Ils manifestent, outre (ou avec) l’effet de style, la volonté de conjuguer par le langage ce qui reste difficilement associable dans la réalité, sorte d’oxymore qui exprime bien l’ambiguïté d’un projet qui quoique ambitieux tient à rester réaliste ».
L’aménageur, par une réconciliation avec la tradition et par une re-formulation du fonctionnalisme, ambitionne de créer un lieu "idéal" d’équilibre et d’harmonie sociaux et urbains. Ce lieu sera autosuffisant (les fonctions) et reproductible (l’image de la nouvelle Médina).
L’aménageur conçoit la cité "Ibn Khaldoun" comme un modèle urbain qui peut être repris dans la ville de Tunis. Une conception, qui est le produit implicite et explicite de sa représentation de la société, de sa représentation de son action et de sa représentation de l’espace comme représentation de cette même société.
L’aménageur n’est que l’expression de la politique de l’Etat de l’époque : un gouvernement, fort de sa légitimité de "libérateur" du pays (de la colonisation française), exerce un pouvoir fort et centralisateur. L’Etat, par le biais de ses opérateurs (S.N.I.T. A.F.H….), s’octroie le monopole des décisions en matière d’aménagement du territoire et d’habitat. Dès lors, la symbiose de la société civile - toutes classes confondues- avec le projet de l’Etat d’effacer les traces du colonialisme (les gourbivilles) et de "construire" le pays (les cités nouvelles dont la cité "Ibn Khaldoun"), n’est que la traduction de la communion de cette société avec l’idéologie politique et le parti (unique) qui l’incarne.
Dans ce sens la référence à la médina comme modèle réussi de vie sociale assurera le lien entre toutes ses classes de la société - qui seront représentées dans la future population de la cité - au-delà de toutes leurs différences et de leurs modes de vie tantôt modernes et tantôt ancrés dans les traditions. L’aménageur considère la médina comme un espace porteur d’une identité nationale longtemps reniée par l’autorité coloniale, la réconciliation avec son patrimoine semble alors le meilleur moyen pour effacer les traces du colonialisme.
Images n° 1, 5 et 6 : mémoire de D.E.A. «la cité '' Ibn Khaldoun'' entre la conception des aménageurs et les pratiques de ses usagers » BEN MEDIEN .O., E.N.A.U. 2003.
Images n° 2, 3, 4, 7, 8, 9, 10, 11 et 12 : le rapport justificatif : la cité « Ibn Khaldoun » 5000 logement S.N.I.T. 1973.
- Thèse de troisième cycle « Conception et usages de l'architecture du logement dans la cité ''Ibn Khaldoun''» BEN SLIMANE Moncef, I.T.A.A.U.T, Tunis 1984.
- Mémoire de D.E.A. « La cité ''Ibn Khaldoun'' entre la conception des aménageurs et les pratiques de ses usagers », BEN MEDIEN Olfa, sous l'encadrement de M. BEN SLIMANE Moncef, E.N.A.U, Tunis 2003.
- Le rapport justificatif : la cité « Ibn Khaldoun » 5000 logement S.N.I.T. 1973.